Recherche doctorale · Voix d'Outre-Mer

Les styles du shatta
dix registres, pas une seule couleur

Depuis 2012, le shatta martiniquais s'est diversifié en plusieurs registres non exclusifs. Un même artiste peut passer de l'un à l'autre, parfois dans la même année — cette page en donne un aperçu, illustré par des exemples de discographie.

← Voir aussi : les pionniers du shatta (2008–2017)

Une typologie en dix registres

Ces catégories ne s'excluent pas entre elles : un même titre, un même artiste, peut relever de plusieurs registres à la fois.

Festif / délire

Le registre dominant, depuis 2012

Tourné vers la fête, la soirée, le plaisir collectif — c'est le registre d'origine du shatta, celui qui domine la production depuis les débuts du genre.

« Medley Walpix 2 »
Magic feat Magic, Elji, Toupi, J-Max — 2012
« Laptop »
Maureen & Kalash — sous-catégorie soirées

Conscient

Critique sociale, politique, identitaire — depuis 2012

Aborde la mémoire, la colonialité, la condition martiniquaise. Deux sous-catégories identifiées : le gospel shatta (registre spirituel) et le gangsta / shatta de rue (codes urbains).

« Poil à gratter »
Danthology & PSK — sous-catégorie gangsta / rue, 2013
Les sources concordent pour situer PSK Music à l'origine de cette manière de composer et de poser la basse — plusieurs beatmakers ont ensuite fait évoluer ce geste en se copiant et/ou en s'influençant les uns les autres, jusqu'à trouver leur propre style et couleur.
« Viv Clean »
Steffrem — sous-catégorie gospel shatta

Militant

Engagement social explicite — à partir de 2024

Chlordécone, vie chère, néocolonialisme : un registre d'engagement direct, qui interpelle plutôt qu'il ne divertit.

« Pep La Lévé »
Varsko — appel inspiré de la figure de Delacroix, 2024
« Mafia »
Dj Chinwax feat. Mikado — 23 janvier 2025 : dénonce la mafia béké et la mafia politique française
« La vie chè »
Elvys Futur feat. Jozii — 18 septembre 2024 : dénonce la cherté des denrées alimentaires en Martinique

Féministe

Corps, indépendance, subversion — à partir de 2017

Porté par une génération d'artistes femmes qui reprennent la parole sur leur corps et leur indépendance.

« Ding Dong »
Cécinelle ft. Dj Glad — 22 février 2025 : « son corps n'est pas à vendre »
« Tic »
Maureen, 2019 (prod. JD)
« Bad Chick »
Jahlys ft. Lijay, 2018

Slackness

Registre cru, catégorie disputée — depuis 2012

Sexualité explicite et provocation — un registre emprunté au vocabulaire du dancehall jamaïcain, dont la légitimité fait débat jusque chez les artistes eux-mêmes. Il hérite aussi d'une veine paillarde plus ancienne, déjà présente dans certains chants de bèlè.

« PoumPoumBamBam »
Magic feat Magic — 2011, pionnier du registre explicite (instru Dj Glad)

Fusion

Hybridations numériques — depuis 2012

Le shatta dialogue avec d'autres genres. Fusion traditionnelle avec le bèlè, ou fusion contemporaine avec le dembow et le trap.

« Ou sé Queen »
Ivy Jalta — fusion bèlè + shatta
« Batché a boy »
Kryssy & Dj Skunk — fusion dembow + shatta, 2024

Pour enfants

À partir de 2022

Un registre récent, inspiré de comptines ou de références enfantines, souvent utilisé pendant le carnaval.

« Vespa »
DJ Chinwax & Lupin — 21 novembre 2019, inspiré d'une comptine sur le RSMA

Humoristique

Dates variables — proche du bouyon dominicain

Jeux de mots et textes absurdes, dans un esprit proche du bouyon dominicain.

« Premier cou pa cou »
Sorrow — Monopoly Riddim, 2013

Love

Dates variables

Registre amoureux, souvent avec un ancrage territorial fort.

« Senbot »
Shannon & Mikado
« Dillon »
Danthology

Pop culture

Dates variables — références globales

Reprises ou clins d'œil à des références de la culture populaire mondiale — dessins animés, jeux vidéo.

« Les Cités d'or »
Lijay — reprise du dessin animé, pur divertissement
« La belette »
Kamelon

Des sous-catégories, encore plus spécifiques

À l'intérieur de ces dix registres, des usages encore plus précis apparaissent — non exclusifs eux non plus.

Carnaval
titres calés sur la période carnavalesque
Soirées
pensés pour l'ambiance de sound system
Gospel shatta
registre spirituel, message de foi
Shatta-trap
hybridation avec les codes du trap

Un même titre peut appartenir à plusieurs sous-catégories à la fois — « Vespa » (DJ Chinwax & Lupin) est à la fois « enfants » et « carnaval », sans contradiction pour ses auteurs.

Un même artiste, plusieurs registres

En 2024, Varsko sort la même année « Bel Frakti » — un titre de slackness comique — et « Pep La Lévé » — un appel révolutionnaire inspiré de la figure de Delacroix. Ce double registre n'est pas une contradiction pour lui : c'est la preuve qu'aucun artiste du shatta ne se laisse enfermer dans une seule case.

Plus qu'un style, une langue

Ce que la doctorante observe au fil de sa recherche, au-delà du classement par registres.

Le shatta est souvent critiqué comme « trop simpliste », sans « technique lyricale ». Il est en réalité bien plus technique qu'il n'y paraît : tout l'art consiste à réduire un texte à son essence pour le rendre percutant. Le choix des punchlines et des refrains est travaillé, avec des figures de style et des jeux de langue précis — à côté d'une spontanéité tout aussi réelle, certains titres naissant de purs freestyles en studio quand d'autres sont réécrits pendant des mois.

La force du shatta réside dans le créole — langue née de l'hybridation des langues africaines et européennes, un message de résilience en soi. Le genre questionne la pluralité de l'identité française et s'inscrit dans une histoire longue, depuis la colonisation jusqu'à aujourd'hui : par le ti bwa hérité du bèlè, par la « danse shatta » elle-même, mélange de dancehall, de hip-hop, de bèlè et de danse contemporaine.

Les textes qualifiés de « vulgaires » héritent eux aussi d'une veine ancienne : le bèlè comptait déjà des chansons grivoises et paillardes, ce que le dancehall nomme « slackness ». Un artiste interrogé résume : « Francky Vincent a démoli ce tabou avec ses tubes coquins [...] mais les nouvelles générations ont explosé ce tabou en faisant pire que Francky Vincent. » Ce geste peut se lire comme une libération de la parole autant que comme une provocation — les deux lectures coexistent.

Une diffusion qui a changé de canal

Entre 2010 et 2015, le shatta se diffuse hors des circuits traditionnels : MSN, Facebook, YouTube, Twitter, Instagram, et des sites locaux comme Madinmusicrew ou Worldmusicrew. SoundCloud prend le relais en 2015, puis Spotify en 2020 — le genre suit, avec quelques années d'avance ou de retard, les mêmes canaux que la musique populaire mondiale.

Une typologie vivante, pas figée

Ces dix registres ne sont qu'un point d'entrée : ils évoluent avec le genre lui-même, et un même morceau peut légitimement appartenir à plusieurs catégories à la fois.

Dans la recherche en cours, cette typologie est croisée avec quatre axes d'analyse : la Fête, la Sexualité, le Corps et la Société — quatre entrées qui permettent de lire un même titre sous plusieurs angles à la fois.